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Les Ecologistes de l'Euzière

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Chapitre 3 : Des Hommes

La dégradation de la forêt à l’époque des pasteurs-agriculteurs

 

Nous venons de voir de quelle manière et sous quelle forme l’homme avait pénétré dans notre Languedoc oriental. Mais dans ce très lointain passé et jusqu’à une date récente (5500 avant JC) cet homme se comportait en prédateur et, vers les derniers millénaires, en chasseur-cueilleur. Nous avons vu que son action sur notre environnement était quasiment nulle. Par contre tout va changer. A partir de maintenant il ne sera plus possible de parler de l’homme sans tenir compte de la répercussion de son action sur la nature. Une véritable écologie humaine va s’installer et sans cesse Faction de nos aïeux va aller grandissante. Le paysage, qui jusqu’ici n’était que “naturel” va s’enrichir d’une donnée nouvelle, fondamentale pour sa compréhension : celle de l’Histoire. Et ce paysage, sans cesse déformé par des actions antagonistes - l’homme et la nature - rend compte de ces influences réciproques. Bergers, cultivateurs, bûcherons vont lentement faire reculer le manteau forestier. Peu à peu le paysage s’éclaire, la forêt s’ouvre, les champs apparaissent, des huttes, des hameaux isolés puis villages et villes éclosent. Sentiers diffus, chemins puis routes se tissent doucement. Toutes les vicissitudes subies par la forêt vont être abordées dans ce chapitre, depuis les premiers troupeaux jusqu’à la période contemporaine. Si du Moyen Age à la Révolution, l’équilibre Forêt-Culture-Parcours est sans cesse remis en cause sous des actions contradictoires, il est clair que nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle phase... les pages du Temps continuent de tourner...

Premiers troupeaux, premières cultures... Vers 7000 ans avant notre ère, deux découvertes dans le sud-ouest de l’Asie (Zagros - Euphrate - Turquie) vont, en quelques siècles, modifier complètement l’avenir économique des sociétés et préluder, dans une mesure certaine, à l’avènement des civilisations. Ces deux nouveaux venus : le mouton et le blé. Braudel résume notre situation “très vite, c’est tout l’arc de la Méditerranée occidentale qui passe du côté des nouveaux riches”. Richesse... toute entière contenue dans le mouton et le blé ! Des fouilles effectuées à Châteauneuf-lez-Martigues, dans les Bouches-du-Rhône (Ducos 1958) attestent la présence des premiers moutons à 5320 ± 220 ans (avant JC). Dans le Vaucluse, à Gramari, le mouton apparaît à 6050 ± 190, et, à un autre niveau, à 5790 ± 190 ans, toujours avant notre ère (Jourdan 1976). L’origine de cet animal, dans nos régions, pose un problème. Suivant les auteurs, nous pourrions posséder, dans notre faune sauvage naturelle de l’époque, les ancêtres possibles de ce mouton domestique (Ducos 1976). Il existe, dans des niveaux plus anciens, à Châteauneuf-lez-Martigues, toujours, des restes (très rares) de petits moutons. Seraient-ils les ascendants de nos troupeaux ?

Pour d’autres spécialistes (Jourdan 1976), c’est d’ailleurs, vers le Proche-Orient, qu’il faut rechercher les ancêtres de nos moutons. En effet, si ces derniers avaient été domestiqués surplace, nous verrions, au fil des fouilles, apparaître des restes de plus en plus nombreux. Il n’en est rien. Chez nous, le mouton surgit subitement et lorsqu’il le fait, il est représenté en très fort pourcentage (20 à 50 % des restes alimentaires). Cet ancêtre inconnu, sauvage, devait peupler des zones tempérées, des paysages “ouverts” à caractères plus ou moins steppiques. L’Espagne et l’Italie, plus chaudes en ce temps-là, eussent pu abriter de telles formes sauvages. Il n’en est rien : ni l’une ni l’autre n’atteste cet ancêtre. Jourdan, le spécialiste, envisage même, chez nous, une arrivée du mouton par la mer...

Le même problème se pose pour les céréales. En Europe les ancêtres sauvages du blé et de l’orge manquent (Geddès 1980). Ici encore les regards se tournent vers le mystérieux Proche-Orient, vers ces terres miraculeuses du Croissant Fertile... Au milieu du XIXe siècle, un botaniste, Balansa découvre en Anatolie (Erroux 1976), la forme sauvage du blé (Triticum aegilopoïdes). C’est une forme très proche de l’Engrain (Triticum monococcum). Ainsi, c’est la partie nord de ce “croissant fertile” qui est le centre de l’origine des blés. Datant du début du 7e millénaire avant J.C. des grains carbonisés de l’Engrain ont été retrouvés ensuite au nord de la Syrie, et au sud-ouest de l’Iran. Un autre blé apparaît également : le blé Amidonnier (Triticum dicoccum), trouvé à Jarmo (Irak - Kurdistan) datant aussi du 7e millénaire avant J.C. C’est cette forme qui va être la plus cultivée au cours de la protohistoire et même de l’Antiquité. Elle commence à envahir l’Asie Mineure, puis l’Égypte... Et pour le blé, comme pour l’animal, c’est le grand voyage vers l’ouest. Les grands fleuves - toujours ces chemins d’eau ! - propagent cette richesse vers l’Europe. Pour nos régions, ce sont peut-être les vagues de la Méditerranée qui ont apporté les hommes pourvus des graines précieuses. A Salernes (Var), dans la grotte de Fontbregoua, on trouve du blé tendre (Triticum aestivo-compactum) dès 4700 ans avant J.C. (époque du cardial ancien). A Châteauneuf-lez-Martigues, toujours, les plus anciennes couches néolithiques renferment du blé, en abondance d’ailleurs. Dans le Gard, à Cabrières (Baume Bourbon), quelques grains de blé ont été recueillis (à - 4200 ans) ainsi que sur la commune de Méjannes-le-Clap (Grotte de l’Aigle). Alors, quelques décades plus tard, notre civilisation embryonnaire bascule rapidement dans un autre type d’économie. De chasseurs-cueilleurs nos ancêtres deviennent éleveurs-agriculteurs. Ceci est extraordinairement important pour comprendre le dynamisme de cette nouvelle société et les modifications radicales et irréversibles qu’elle entraîne. Ce nouvel élan, ces hommes-là le doivent à la supériorité sociale évidente qu’est pour un groupe ethnique la possession du troupeau et de l’agriculture. Avec la production de viande maîtrisée, les récoltes probables, l’homme va se sédentariser maintenant, avec toutes les conséquences qu’une telle « révolution » entraîne. Cette grande force, inscrite peut-être dans l’absolu (il y a sur terre d’autres centres de néolithisation), est en marche.

Mais que l’on ne s’y trompe pas (Salhins M. 1976) : Les temps heureux de cette société de chasseurs-cueilleurs se terminent. Heureux parce que ces gens n’étaient pas du tout misérables. Heureux parce que la prodigalité du milieu manifestement n’entraînait ni famine ni souci du lendemain... âge d’abondance ! Heureux enfin car pas de stock prévisionnel à assurer, pas d’activité sans cesse tournée vers le surplus et surtout pas l’angoisse perpétuelle à rentabiliser dorénavant tous les actes les plus simples de la vie... Mais le devenir de notre Société est en cours. Désormais l’homme de la Pierre Polie, l’homme du Néolithique, mérite à l’issue de l’histoire, combien tourmentée du quaternaire glacé, le titre de Paysan.

Et le défrichement commence... Dès le début, la conjoncture s’avère propice pour ces futurs producteurs.

Le climat d’abord. Il devient, entre 6800 à 2500 avant J.C. (Séquences Boréale et Atlantique) de plus en plus chaud, progressivement. Vers la fin de ces périodes il est certainement plus doux que celui que nous connaissons aujourd’hui. De sec il devient aussi plus humide. Et puis, n’oublions pas, la richesse est là pour ces hommes, ces chasseurs-cueilleurs de la forêt : le blé et le mouton ! Vers - 5500 un élevage est décelé en Languedoc et Pyrénées méditerranéennes, ceci avant même l’arrivée de la poterie et des premières cultures. En effet, à la grotte Gazel (Sallèles- Cabardès, Aude) on observe que 20 % des restes de la faune se trouvent être du mouton (Zone “Eboulis” couche C 3a) (Guilaine J. et Roudil J.-L. 1976). Voici donc notre civilisation bien engagée sur la voie de l’élevage. Notons, en passant, que notre fidèle ami - le chien - accompagnait déjà son maître. Rapidement les premières cultures sont alors attestées, sur notre littoral, dans le courant du VIe millénaire. Ce sont d’abord des éléments de faucilles, en silex. Un fragment de bois, courbe, était entaillé longitudinalement. Dans la rainure on plaçait côte à côte de petits fragments de silex, en forme de trapèze, soigneusement retouchés sur l’arête. On obtenait ainsi un tranchant à peu près arrondi, en quatre ou cinq parties. Les silex tenaient fermement dans l’encoche à l’aide d’un goudron végétal...

Si la monture et le manche en bois ne se retrouvent plus car périssables, les parties solides par contre sont bien là. Et chacun de ces silex, dans son dialogue avec le chaume, a acquis un poli caractéristique, témoin du travail de ces premiers paysans. Ceux-ci se servaient en outre de haches et herminettes, en roche polie. (Nous sommes, rappelons-le au néolithique, âge de la pierre polie et c’est cela leur invention !). Ces haches, robustes, fort tranchantes, étaient susceptibles, bien maniées, d’attaquer les fûts des arbres. On trouve aussi des pierres percées. Ce sont des lests de “bâtons à fouir” (toujours à la grotte Gazel). Ces instruments, aussi vieux que simples (un bâton avec une pierre enfilée pour donner la force à l’impact de ce pieu sur la terre), sont encore de nos jours employés par des peuplades africaines. Enfin, et pour en finir avec ces humbles outils, des meules. Une partie large, dormante, en roche rugueuse (granité, grès puis basalte) recevait les grains de céréales. Une partie plus légère, en même matériau, facilement préhensible (la molette) allait et venait, à force de bras. Les chercheurs ont appliqué pour ces temps anciens de notre histoire, la même technique d’étude des pollens qui a été décrite dans le chapitre consacré à la Botanique. L’archéologue prélève dans les couches qu’il étudie, et qui sont bien datées, des échantillons de sédiments. Ceux-ci passent alors dans les mains des paléobotanistes qui en extraient les grains de pollen fossiles. Les diagrammes obtenus permettent, ici encore, de reconstituer les paysages passés. C’est ainsi que nous voyons, au temps de ces premiers défricheurs, la chute, le recul, du pourcentage de pollen d’espèces forestières telles le chêne, le hêtre, le bouleau, l’orme. Corrélativement on voit apparaître, dans ces mêmes diagrammes des pollens nouveaux, de céréales d’une part, et d’espèces telles l’ortie, le bleuet, l’armoise, le rumex et, surtout, le plantain. Ceci indique bien sûr que le paysage végétal forestier s’ouvrait et que ces nouveaux espaces libérés étaient peu à peu mis en culture. Nos garrigues, surtout vers le nord, renferment de nombreuses traces d’occupation de ces hommes. La Baume d’Oullins à proximité des gorges de l’Ardèche et plus près de nous, très proche du célèbre Aven d’Orgnac, s’ouvre la Baume de Ronze. Ces cavités ont hébergé ces premiers défricheurs. A l’extrémité des belles et sauvages gorges de la Cèze, le charmant village de Montclus est célèbre pour ses richesses souterraines. Parmi les nombreuses cavités, l’une est particulièrement renommée : celle de la Baume de Montclus (Escalon de Fonton 1976). Elle aussi a donné le témoignage du travail de ces hommes. Toujours dans les gorges de la Cèze mais en amont cette fois, sur la commune de Méjannes-le-Clap, la grotte de l’Aigle domine la vallée. Elle a livré tout un matériel archéologique montrant les occupations d’éleveurs-agriculteurs de ses lointains occupants (Roudil et Soulier 1979). Plus au sud, à Cabrières, près de Nîmes, la Baume Bourdon a donné de nombreux renseignements sur ces habitants éleveurs, agriculteurs à l’occasion, de ce plateau (Coste et Gutherz 1976). Enfin et pour terminer cette énumération, souvenons-nous que la belle vallée du Gardon renferme, sur une vingtaine de kilomètres, des centaines de cavernes. De très nombreuses (telles les fameuses Baume Latrone et Saint Vérédème) ont fourni, elles aussi le témoignage de l’activité de ces pasteurs. Mais s’il est vrai que notre civilisation est en marche, ces hommes de nos forêts, à l’orée de l’Age des Métaux sont encore, très souvent, des chasseurs. Il est en effet très difficile de mettre en avant une date “charnière” bien précise à partir de laquelle nos ancêtres sont devenus bergers et agriculteurs à part entière. Des groupes de ce Néolithique finissant, en particulier celui de Ferrières (du nom de la station éponyme Ferrières-les-Verreries - Hérault) connaissaient, dans cette portion du Languedoc, indubitablement ce modèle de société. Nous trouvons des représentants de ce groupe dans des zones qui présentent géographiquement de gros avantages (comme la Vaunage par exemple) (Roger J.M. 1982-86).

C’est à ces hommes de la Civilisation de Ferrières que nous devons les dolmens des garrigues des environs du Pic Saint-Loup (Amal J. 1963). Le volume total des surfaces défrichées était faible et le manteau forestier encore très largement représenté. Les données extérieures léguées par les hommes de l’est, ces influences étrangères à notre société ont, dans cette période Néolithique, apporté sans conteste de nouvelles habitudes dans le comportement de nos ancêtres. Mais on n’en trouve que peu d’écho dans les modifications du paysage. La Civilisation est longue à se mettre en route même si elle en possède le ferment. Peut-être nos pères n’avaient pas un besoin absolument vital pour modifier complètement les habitudes de leurs pères. Il est aussi probable que les groupes humains voisins (sur le littoral par exemple) n’évoluaient pas à la même vitesse que nos ancêtres des garrigues. Nous nous trouvons ici devant un phénomène général : Lorsqu’un groupe évolue, il le fait assez souvent sous des influences externes (acculturation). Les civilisations ne sont jamais à de mêmes niveaux culturels, ne sont jamais parfaitement synchrones. Les allées et venues des hommes à la surface de la terre ont toujours été intenses. Il est normal que le voyageur emporte avec lui le savoir du groupe auquel il appartient. Et les peuples rencontrés perçoivent largement l’intérêt apporté par l’Etranger. Mais chacun de ces peuples réagit en fonction de sa propre culture. Et chacun d’eux aura un rendu différent devant la même influence externe. Il en est bien ainsi. Quel émerveillement et quelle richesse de voir les multiples civilisations, toutes différentes, portées au même instant, sur notre planète !

Page extraite de "Garrigues en pays languedocien" de Clément Martin. Pour en savoir plus : http://www.wikigarrigue.info Et aussi : http://www.foret-mediterraneenne.org/
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