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Chapitre 4 : La Garrigue

La Garrigue

par Clément Martin
 
Nous voici parvenus au terme de l’histoire mouvementée de notre sylve. Nos forêts ont vécu, à travers l’aventure humaine, deux véritables révolutions. La première a été le passage de la société de chasseurs-cueilleurs à une société agropastorale. Cette sédentarisation a entraîné nos pères dans une économie tournée vers un surplus, vers un profit, dont l’ampleur a été sans cesse croissante. Pendant le Néolithique le défrichement commence. Accéléré à l’âge des métaux il atteint pendant l’époque romaine une grande importance. Au Moyen Age et surtout à l’époque moderne, de la Renaissance à la Révolution, il culmine. La deuxième révolution vécue par nos forêts est celle appelée Industrielle. Ici encore, toutes les habitudes de nos aïeux ont basculé dans une nouvelle façon de vivre. Le charbon “de terre” a remplacé le bois pour le chauffage et l’industrie. Les échanges commerciaux ont enfin apporté dans nos régions la farine de blé correspondant aux besoins. Nos pères qui étaient paysans, ont passé d’un mode de vie autarcique à celui exploitant un aspect particulier de l’art agricole : la viticulture. La destruction du vignoble par le phylloxéra, les problèmes économiques liés à la vente du vin, les conflits, la lente hémorragie rurale au profit de la ville, l’augmentation du niveau de vie, tous ces traits de notre histoire contemporaine indiquent que, depuis une centaine d’années, la forêt se dégage quelque peu de cette emprise humaine. Mais les blessures occasionnées au couvert végétal sont partout visibles et les chapitres de l’histoire de l’homme s’inscrivent dans les stades régressifs de la chênaie, stades qui font l’objet de ce dernier chapitre.

Les divers stades régressifs de la Chênaie Il convient de préciser certains termes employés pour décrire les paysages végétaux que nous allons découvrir. Le maquis implique des stades régressifs mais sur terrains siliceux. Si de tels sols sont très répandus en Provence (région des Maures-Esterel), ils sont peu représentés dans la région étudiée. On en trouve un lambeau à l’est de la Calmette (Gard) et un ensemble tout autour de la chartreuse de Valbonne (Gard). Ce type de végétation n’étant pas du tout caractéristique de nos collines calcaires ne sera pas décrit ici. On voit souvent écrit le mot brousse à Chêne kermès. Ce mot est impropre car il couvre de nombreux sens. Il sous-entend des groupements de graminées, ce qui n’est pas le cas ici. Le mot steppe doit être employé pour décrire des ensembles végétaux ouverts et herbacés existant sous un climat beaucoup plus aride que le nôtre, qu’il soit chaud ou froid (comme en Afrique du nord). Les steppes de nos contrées littorales sont dues, elles, à la composition du sol. De même lande qualifie des associations arbustives soumises à un climat continental ou océanique. Landes bretonnes, assurément, landes méditerranéennes, non. Sur le terrain, il y a évidemment passage d’une lande vraie à la garrigue vraie. Sous ces climats de transition, le terme peut-être celui de lande-garrigue... Faute d’un vocabulaire spécifique nous pouvons très bien employer pour qualifier les types de végétation dégradée, dans nos contrées, de termes tels que garrigues hautes ou basses, lavandaie, cistaie, thymaie, autant d’images précises qui apparaissent aux yeux des Languedociens véritables, rompus depuis l’enfance à parcourir ces étendues odorantes, percées de lumière, hérissées d’épines... Contemplons une dernière fois les plateaux de notre “pays”. Partout le paysage végétal varie entraînant à chacun des tableaux suivants des associations végétales particulières. Nulle part n’existe désormais la chênaie naturelle à l’état de futaie. Celle-ci comporte des arbres nés de graines. La germination continue des glands compense la mort des “parents” ou semenciers. L’homme a porté le fer sur le Yeuse. Il s’ensuit la formation d’un taillis, c’est-à-dire un peuplement forestier régénéré. Ce sont les rejets qui apparaissent tout autour de la souche mère. Ces ports en “boule” du Yeuse à plusieurs troncs sont caractéristiques des bois de chênes verts de notre “pays”.

Partout l’incendie et l’abattage ont ouvert des clairières. La lumière et la place libérée ont permis rétablissement dans ces lieux de nouvelles espèces telles les cistes. Arbustes de petite taille (0,8 à 1 mètre) il nous faut différencier deux sortes de ces plantes. Le Ciste blanc d’abord. Il doit son nom à l’aspect velouté de ses feuilles persistantes. Le problème majeur qui se pose en effet, à toutes les plantes de nos régions, c’est de passer l’interminable période de la sécheresse estivale... l’enjeu est de taille : s’adapter ou disparaître ! Le Ciste blanc possède donc un fin manteau de minuscules poils argentés protecteurs limitant l’évaporation d’une eau si rare. Ce ciste éclaire pour un temps les garrigues de ses grandes fleurs rosés, clin d’œil chaleureux, préambule de temps nouveaux ! Ami des sols calcaires, il résiste aux gelées mais son défaut majeur est de propager l’incendie... Promenez-vous sur les plateaux de Russan (Gard) pour un exemple entre mille. Les troncs calcinés du Chêne kermès ou du Pin émergent des vagues cotonneuses du ciste... de telles troupes serrées ne peuvent servir indéfiniment ce feu qui leur sert de Maître... Le second de ces arbustes est celui du Ciste de Montpellier. Celui-ci forme de petites fleurs blanches, ses feuilles, très vertes, sont étroites, enroulées sur leurs bords, odorantes et visqueuses. Lui aussi conquiert les vastes espaces incendiés qu’il recouvre d’un manteau épais et impénétrable. Certains botanistes parlent même de toxines sécrétées par la plante et qui éloigneraient les autres espèces végétales. Guerre chimique... Ces cistes fleurissent très tôt et leurs multiples graines constituent rapidement une réserve potentielle importante dans le sol. Leur germination est même stimulée par la chaleur... Passé le feu, passée la moindre pluie, une forêt minuscule de nouvelles plantules, vertes, serrées apparaît. Leur croissance est extraordinairement rapide.

Ainsi se maintiennent ces vastes étendues de garrigues à cistes, sans cesse ravagées mais régénérées sans cesse. Passés les boqueteaux chétifs et les troupes serrées des cistes, le promeneur rencontre maintenant une association très particulière : la garrigue à Chêne kermès. Sur les espaces surpâturés et surincendiés par le berger cette végétation est l’une des plus caractéristiques de nos régions, dans ses parties méridionales. Ce petit arbre, déjà cité, possède trois avantages qui font de lui le Chêne des garrigues. La feuille d’abord. Pour résister à la sécheresse elle possède sur ses deux faces un produit épais, luisant, imperméable : la cuticule. Ceci est une adaptation à nos étés de feu. Ce chêne est même l’une des formes végétales la plus apte à résister à notre climat : on dit qu’elle est xérophyte (de xeros = sec). De plus le limbe possède de nombreux piquants qui le protègent efficacement de la dent des brebis... La troisième adaptation de cette plante est d’étaler dans le sol un réseau extraordinaire de racines. Le feu passe, rapide, détruisant la partie aérienne. Mais toute la vie du kermès se trouve maintenant dans les réserves de ses racines. En quelques mois, de vigoureux rejets occupent le terrain, on dit alors qu’il est pyrophyte (de pyro = feu). Sa force de régénération est exceptionnelle et confine (presque...) à l’immortalité.

Après un incendie, cinq ans suffisent à la régénération de ce type de garrigue. Mais si les feux sont trop rapprochés, le kermès disparaît et une lavandaie ou thymaie (ou bien pelouse) apparaissent alors. Lorsque le peuplement à kermès est pur, la végétation est très dense et n’admet presque pas de plantes concurrentes. Rien ne pousse à son couvert. Son développement optimum se rencontre sur les calcaires compacts de la partie méridionale de notre “pays”. Cette végétation est un indicateur de la dégradation de la forêt et elle est toujours d’origine post-forestière (Barry J.-P. 1960). Comme elle paraît être en équilibre avec le climat et le sol constitue-t-elle un groupement forestier ultime ? Conclusion pessimiste pour l’avenir (Dugrand R. 1964)...

Dans le domaine du chêne kermès, mais sur des terrains plus tendres cette fois, marnes, calcaires marneux, alluvions, cailloutis, apparaît le Romarin encore appelé Encensier. Il partage avec la Cigale le privilège inouï de symboliser le Midi. Plante et insecte, chantent de concert, avec ferveur, dans leur registre différent mais complémentaire, lumière et chaleur... Vénéré déjà par l’homme de l’Antiquité, qu’il fût Hellène ou Latin, brûlé comme encens ou porté sur le front (c’était l’Herbe aux couronnes...) lors des cérémonies religieuses (Harant H. 1982), la plante entre dans la composition des philtres d’amour au Moyen Age... Plus prosaïquement certains contemporains remploient comme tisane... lente et triste régression ! Peu importe. La plante, très rameuse, toujours verte héberge au milieu de l’hiver même de nombreuses corolles bleu tendre. Toutes les parties du végétal exhalent un puissant arôme. Ces garrigues à romarin se localisent de préférence sur d’anciennes cultures au sol meuble, ou, nous le savons, sur des terrains marneux. Très souvent ces espaces sont colonisés aussi par le Pin d’Alep. De tels paysages végétaux sont développés, par exemple, entre les villages de Buzignargues (Gard), à l’ouest de Sommières et Saint-Mathieu-de-Tréviers. Kermès et romarin, frileux, ne s’écartent guère des zones les plus méridionales de notre “pays”.

Au-dessus de 200 mètres environ, le Chêne kermès est remplacé par le Buis. Cet arbrisseau au feuillage éternel est très connu par son port, ses fleurs minuscules jaunâtres, très odorantes. Sa présence, dans la partie nord de nos garrigues est importante. Il peut coloniser tous les types de sol et, plante sociale, couvre d’immenses étendues. Ses feuilles contenant des substances vénéneuses ne sont jamais broutées. C’est un avantage certain en pays pastoral ! Malgré le danger, les paysans (des contrées surtout provençales) ont coupé autrefois du buis pour former la litière de leurs animaux domestiques. De plus, la plante donnait un engrais très riche en azote : 2,9 % contre 2 % dans le fumier ordinaire (Lieutaghi P. 1969). Compagnon du Chêne pubescent, le Buis toujours vert va bénéficier de la dégradation de la couverture silvatique. En effet, dans les diagrammes anthracologiques (voir chapitre III) la présence du Buis suscite un profond intérêt. Les charbons de bois du Néolithique ancien et moyen sont extrêmement pauvres en restes de cette plante. Par contre, dès le Néolithique final et le Chalcolithique (2500 ans avant notre ère environ) on assiste à une profusion des restes carbonisés de cette espèce (Vernet J.-L. 1985). Ceci corrobore donc ce que l’archéologie nous a montré. L’action vigoureuse de l’homme sur son environnement se marque par l’extension du buis et coïncide avec le déclin des chênes à feuillage caduc, en fait l’ouverture de la forêt. L’aire de ce végétal déborde largement le domaine méditerranéen. Il atteint l’Allemagne, le sud de la Belgique et l’Angleterre. Lorsqu’il quitte notre Midi, sous des climats de transition, on peut parler alors de landes... Cet arbuste, un peu triste parfois, relégué souvent à souligner les allées des parcs ou des cimetières, présente un dernier avantage et non des moindres dans nos régions soumises aux caprices des orages les plus fous : son puissant enracinement protège le maigre sol de l’érosion intense d’une pluie diluvienne.

Par endroits, se glissant parmi les essences de la garrigue haute, des plantes plus menues se faufilent. Une des plus discrètes, des plus fidèles et des plus importantes est la Badasse frutescente ou Dorycnium. Ici délicatesse et finesse vont de pair. Le port, un peu nonchalant est le fait des tiges grêles, rameuses, à courbes gracieuses. Les feuilles, minuscules, dépourvues de pétiole se caractérisent par cinq folioles verticillées insérées par étages le long des tiges. Celles-ci portent à leur sommet de fines et nombreuses fleurs blanches, qu’un moindre souffle agite. Ses astuces ? Contre le soleil d’abord, par ses feuilles réduites. Contre le feu ensuite par l’énorme développement de son appareil souterrain. Ici encore, après la flamme, c’est la luxuriance des drageons reformant de concert les belles nappes blanches de cette reine des collines. Mais celle-ci possède en outre des trésors que, généreusement, elle offre. A l’homme d’abord. C’est la deuxième plante mellifère des garrigues, après le romarin. Aux insectes ensuite : sa floraison attire de nombreux butineurs et sa ramure, ses feuilles et fleurs hébergent des cohortes de ces humbles formes vivantes que tout le monde croise et personne ne voit : chenille, Noctuelle, Zygène, Phalène, Microlépidoptères...

Parfois cette garrigue s’ouvre laissant apparaître de vastes espaces occupés cette fois par une végétation rabougrie comportant d’autres espèces caractéristiques de notre Midi. Les touffes sont ici petites, denses, rameuses, véritables arbres en miniature. Serrées, elles occupent tout l’espace. Nous y trouvons le Thym ou Farigoule (L) et la Lavande ou Aspic (L). Ces deux espèces sont souvent mélangées et forment des groupements durables pouvant persister plusieurs décades. Ces plantes ont acquis deux adaptations particulières au climat. Les feuilles sont petites limitant l’évaporation. De plus, leur taille réduite diffuse facilement le trop plein de chaleur en été. Mais, surtout, ces feuilles sécrètent des essences. C’est la garrigue odorante. En hiver même le promeneur ramène à la maison, l’imprégnation subtile de ces plantes prestigieuses. Ces lavandaies et thymaies sont très souvent envahies par endroits, par des nappes de Genêt scorpion. La floraison de cet arbuste, l’une des plus précoces, apporte de véritables vagues d’or, féerie de lumière s’éteignant bien vite sur un buisson désormais hostile, tout en aiguilles lisses et menaçantes... Malheur à l’animal outrecuidant...

Ici et là, parmi cette mosaïque végétale où le promeneur découvre à chaque instant le trésor prodigieux d’une diversité inouïe d’espèces vivantes, ce sont des silhouettes coniques qui se profilent... les feuilles, petites, piquantes, insérées par trois sur les rameaux, les grosses billes rougeâtres des fruits caractérisent le Cade (L) ou Genévrier oxycèdre. Eléments abondants des parties pelées, rocailleuses et ensoleillées de nos contrées, ce sont les témoins des parcelles abandonnées et des coupes anciennes. Il ne faut pas confondre le Cade avec une espèce très voisine : le Genévrier commun dont les fruits, petites boules bleu-noir sont utilisées en cuisine (choucroute par exemple). Mais ce genévrier-là préfère les sols décalcifiés, il est donc moins fréquent et surtout il déborde largement vers le nord les terres méditerranéennes et grimpe allègrement les pentes montagnardes. Seul le Cade, frileux, reste le compagnon fidèle du promeneur méridional.

Dans un stade régressif plus marqué, les touffes de thym et lavande de la garrigue basse vont maintenant s’ouvrir. Il apparaît entre les pierres que les gels anciens ont éclaté, l’herbe, le Brachypode rameux, déjà cité. Ces sortes de pelouses sont littéralement brûlées par le soleil estival. Que montre la graminée ? Elle possède de très fines feuilles en lanières pointues embrassant la tige, évitant en cela une trop forte transpiration.

Ces étendues, ces milliers d’hectares recouverts de ces plantes sont l’élément clef de nos garrigues, du saltus. La partie souterraine, le rhizome, s’étale largement dans la moindre fissure. Très dynamique le Brachypode colonise rapidement les places laissées libres par le feu pastoral. Il repousse si dru, si tendre... Une plante a affirmé sa stratégie contre le feu : l’Asphodèle porte-cerises ou Alega (L). En mai, de hautes hampes, éclairées de grosses, mais délicates fleurs blanches, jaillissent entre deux cailloux. Rapidement la fructification succède à la floraison féerique. La plante se dépêche. Elle a fabriqué un énorme bulbe souterrain... Revenez en juillet ou en août sur les mêmes espaces. Quelques feuilles séchées marquent seules remplacement où la plante désormais, bien à l’abri tant du feu redouté que de l’été brûlant, attend patiemment que l’horloge des saisons lui ramène un printemps pour éclore...

Enfin le dernier échelon de la dégradation silvatique est atteint lorsque les brachypodes - le rameux et celui de Phénicie - eux-mêmes, trop broutés, trop piétines cèdent la place aux cailloux ! Il ne reste plus devant le promeneur désemparé qu’une vaste étendue, blanche de lumière, pierreuse à l’infini, minérale enfin, telle qu’elle devait exister aux premiers jours du Monde.

Page extraite de "Garrigues en pays languedocien" de Clément Martin. Pour en savoir plus : http://www.wikigarrigue.info Et aussi : http://www.foret-mediterraneenne.org/
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